Pensées

30 octobre 2016, deux ans après

D’après les journalistes, la jalousie tue. C’est ce qu’ils écrivent et ça les garde de mieux préciser les faits : une clé à molette, un ex possessif, et la mentalité des quartiers où j’ai grandi. Aujourd’hui, ça fait deux ans qu’on nous a retiré une petite sœur, une amie, une fille, une camarade.

Les articles parlent de “jalousie”. L’un d’entre eux consacrait même cinq trop longues lignes à parler de “la jalousie ce sentiment si puissant et incontrôlable” si puissant qu’il peut attendre une jeune femme, la laisser pour morte et prévenir son entourage. Si puissant que 2 ans après, personne ne peut s’expliquer comment une sœur, une amie, une fille ait pu quitter la vie.

Parfois le bus passe devant ce bâtiment où nous avons fini par nous rendre le 12 Novembre, nous n’étions que des femmes et le 30 Octobre nous nous sommes rendus compte de cette place que nous avions. En classe, nous riions avec des garçons, des hommes qui ont refusé de marcher, qui ont choisi leur camp. J’habite dans un quartier où les rappeurs et les garçons donnent de la “force” à une personne qui n’est pas incarcérée pour trafic de drogue, mais pour meurtre.

Ils ont fait un choix et ce n’était pas le nôtre.

Quand nous avons appris que nous étions des femmes il était trop tard. C’était le harcèlement sexuel, c’était des histoires sombres qui relèvent, j’ai grandi maintenant je le sais, plus du viol que du consentement, plus de la contrainte que de la “puterie”. Avoir une réputation, un cauchemar qui a empêché beaucoup de nous de parler à haute voix, parce que la question demeure “pourquoi il te l’a demandé à toi ?” et pas “pourquoi il a demandé ?”

Le ciel était gris comme aujourd’hui deux ans plus tôt, quand ils ont parlé d’Aïssatou Sow comme une statistique. Le nombre de féminicides, je l’ignorais, mais je sais comment Aïssatou était. C’était une belle et jeune femme, elle avait la vie devant elle, elle travaillait, elle était souriante, elle était battante, c’était une des meilleures amies de ma sœur. Il m’arrivait de me réveiller et de la trouver endormie dans ma chambre, je la revois sur mon pouf, je la revois dans mes vêtements, mais aujourd’hui les siens sont dans mon armoire et aucune de nous deux n’ose les porter.

Avant que ton nom soit frappé du tabou et qu’il soit impossible de le prononcer, j’aurais voulu qu’on témoigne de ton caractère, de ta force, de ton sourire, de toi dans ma maison, dans mon salon, sur haut parleur, mais il était trop tard. Tu faisais maintenant partie des 123 femmes – les femmes qui ont perdu la vie sous la violence de leur conjoint ou de leur ex cette année là – et j’aurais voulu qu’on parle de tout, sauf de cette fréquence ; elle te minimise, avant que ça n’arrive on ne s’imagine pas qu’un jour sur trois, la violence conjugale peut te retirer une petite sœur et te faire pleurer de rage dans les rues. C’est toujours les autres, c’est toujours ailleurs, c’est jamais accessible en bus, alors c’est jamais nous.

 

Pourtant, dans mon quartier, les histoires qu’on nous conte où un homme finit par frapper sa copine pour une sortie, pour un texto sont légion. Elles sont normales et acceptables. Un homme pense avoir le droit, sur ses petites sœurs comme sur sa copine. J’ai haï le masculin mais j’ai un père et des frères, le petit n’a que 15 ans et ma phobie est qu’il accepte qu’on puisse frapper, tuer une femme. Mais j’ai moi-même trouvé ça normal, une gifle parce que Monsieur est énervé, il peut frapper mais pas le visage… Oui, même moi.

J’ai vu le monde mourir dans les yeux de ma petite sœur il y a deux ans. Très vite, la tristesse s’est transformée en ressentiment, contre tout le monde, contre personne. C’est injuste que ça te touche toi. Une seule personne a porté les coups, mais ceux qui trouvent des excuses sont trop nombreux, j’ai haï les gens de mon quartier de ne pas être ulcérés. Je revois des amies que je pensais perdues de vue, c’est spontané, on ressent le besoin d’en parler, de se soutenir, de se réunir, de se lever, de ne pas laisser passer parce que qu’on l’aime ou pas, amies ou pas grande sœur ou non, et même grands frères, je pensais naïvement, que nous étions tout.e.s concerné.e.s. Beaucoup d’entre nous ont accepté la violence, beaucoup ont accepté d’être violents, parce que beaucoup d’entre nous ont pensé naturel que la colère puisse s’exprimer autrement que par la parole.

J’ai retrouvé mes semblables au féminin au pied de cette tour, une grande tour que je ne veux plus jamais revoir, un discours que je ne veux plus jamais entendre. Les nombres et les statistiques ne parlent pas : chacun pense ne pas être concerné. Les mots, aussi choquants qu’ils sont percutent ; tu n’es pas décédée, tu as été assassinée. Sciemment, avec préméditation.

 

Nous avons tous un camarade qui parle de “si ma copine fait ça je la nique”, nous avons tous un ami qui cautionne même dans les mots. Peut-être avons nous eu un copain, peut-être même que c’est actuel, qui se montrait violent. Dans les faits comme dans les gestes.

Qui a manqué à son devoir ? Et qui va le reprendre ? Qui a fait croire qu’il était acceptable d’être frappée, d’être laissée pour morte, et de décéder… D’être assassinée ? Parce qu’un garçon pensait avoir le droit.  Qui va apprendre aux enfants que ce n’est pas un droit, que ce n’est pas ça d’être un “bonhomme” ?

J’ai la haine et la peur de ne pas être une bonne grande sœur m’oblige à rejeter des choses, pour que jamais ma sœur pense acceptable que ça lui arrive, pour que mon frère ne puisse jamais penser normal ni de le faire, ni de le soutenir. Mais surtout je m’en veux. J’ai l’impression d’avoir raté quelque chose. J’aurais dû être un exemple. Je donnerais tout pour changer quelque chose, pour qu’une grande sœur s’endorme une nouvelle fois en discutant de sa journée avec toi. Je m’en veux quand je n’arrive plus à regarder cette tour, j’y passerais jamais plus, je m’en veux parce que deux ans après, il est compliqué de se rappeler, se rappeler sans que les larmes menacent de couler. Pourquoi je ne peux pas juste rire quand je pense à toi ? Tu es devenue une affaire sérieuse, j’évite soigneusement le sujet, je prends des pincettes, pourtant ce n’est pas ton nom qu’on devrait taire. 

J’aurais voulu que tu sois et que je n’apprenne rien, au lieu de ça tu n’es plus et la haine reste. Deux ans après.

Repose en paix. Que ton nom soit un non. #PlusJamaisça

 

Une marche aura lieu un peu partout en France le 24 Novembre prochain contre toutes les violences sexistes et sexuelles. Pour y participer, il suffit de s’inscrire via ce site : www.noustoutes.org

 

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